Le porte-parole du Ministère de l’intérieur a récemment annoncé la fermeture la portion de la route X menant à l’aéroport suite à l’affaissement d’une partie de celle-ci dans la nuit du 3 au 4 octobre. La nouvelle n’est pas passée inaperçue, ce qui est tout à fait justifié étant donné sa gravité. Alors que la cause officiellement avancée est celle des fortes précipitations enregistrées sur Tunis ces derniers jours, Lerpesse a eu du mal à se contenter d’une justification aussi accommodante pour les autorités qu’elle est rassurante pour l’opinion publique. Enquête.

Dès le lendemain, notre journaliste d’investigation Sarhane Deyekh s’est rendu sur les lieux de la catastrophe, où il a pu constater l’ampleur des dégâts en compagnie de Mouldi Fardhaoui, Chef de chantier à la retraite et désormais consultant freelance en gestion des denrées alimentaires sur chantier. Après avoir passé l’ensemble de la zone sinistrée au peigne fin, l’expert en bâtiment est formel : « Les fortes pluies sont certes une circonstance aggravante, mais il faut vraiment être dupe ou complètement ignorant pour ne pas voir ce qui s’est passé ici ! J’aurais aimé que l’effondrement soit causé par les intempéries, mais la réalité est fatalement moins reluisante ».

Et pour cause, le consultant pointe ouvertement du doigt la société de BTP en charge du chantier. D’après lui, l’entrepreneur, certainement submergé par l’inflation des coûts, a cédé à la facilité en faisant des coupes dans le budget de manière complètement irrationnelle : « La réduction des coûts doit se faire selon des normes établies et connues de tous les opérateurs du secteur. Chose qui n’a pas été respectée en l’occurrence. Le cas échéant, l’entreprise de travaux a procédé par de sévères coupes budgétaires sur le thé et le sucre des maçons. Vous pouvez le constater en faisant le compte des briques transformées en Kenoun pour préparer le thé. J’en ai compté à peine six sur la zone sinistrée, alors que les bonnes pratiques exigent un minimum syndical de 4,04 barred/ETP*/jour conformément aux standards nationaux. Sachant que cette portion du chantier nécessite l’intervention d’au moins 23 ouvriers à temps plein, nous en sommes à un ratio BARRED** au moins trois fois inférieur aux minima en vigueur. Je suis étonné de voir qu’il n’y ait pas eu plus de dégâts avec infraction aussi caractérisée. Ceci relève de la faute professionnelle ! »

Alors qu’il a oublié le couvert d’anonymat chez lui en sortant le matin, Mouldi Fardhaoui n’a pas hésité à tirer à boulets rouges sur les fautifs. D’après lui, ce sont les financiers qui sont à l’origine de ce fiasco : « Ce sont toujours les mêmes qui foutent le bordel ! » Dit-il sans langue de bois « les DAF ne connaissent rien au bâtiment ! Ils ne savent pas qu’un maçon privé de thé est au mieux une ressource improductive au pire dangereuse. Je comprends tout à fait qu’il faille appliquer des réductions de coûts par les temps qui courent, mais le dernier poste de dépenses auquel on doit toucher sur un chantier, c’est bien celui du thé ! »

Concernant la suite à donner aux événements, l’expert recommande au maître d’œuvre (l’Etat en l’occurrence) d’appliquer des pénalités au maître d’ouvrage en guise de sanction pour pratiques frauduleuses. En outre, il exhorte l’UGTT à prendre cause pour les maçons et autres ouvriers dont les droits ont été honteusement bafoués. Enfin, il y va de quelques astuces bien senties au profit la société en vue de réduire ses coûts, notamment le recours à des matériaux de moins bonne facture que ceux exigées dans le cahier des charges, ou encore la provocation d’accidents impliquant des engins obsolètes pour pouvoir récupérer la prime d’assurance. Des pratiques largement admises dans la profession, et dont les résultats probants ne mettent nullement en péril le bon déroulement des travaux.

La rédaction

*ETP : Effectif temps plein
**BARRED: Breuvage à régulation de rendement, d’éthique et de déontologie

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